Qui n’a jamais entendu « C’est la fin de ce rappeur, il s’est mis à chanter… » ? Rien qu’à la sortie de Pacifique, le dernier album de Disiz, ces paroles sont remontées à mes oreilles plus d’une dizaine de fois, et je suppose que mes oreilles n’ont pas été un cas isolé.

Parallèlement à ces remarques, on peut noter que les rappeurs de la nouvelle génération incluent de plus en plus le chant dans leurs projets. Lomepal, Hamza, Georgio, Ash Kidd et la liste est encore longue, autant de rappeurs et de noms qui nous ont proposé dernièrement des projets dans lesquels le chant tient une place centrale.

Mais le problème qui se pose dans notre petit monde du rap est donc : Est-ce qu’un rappeur a le droit de chanter ? Un MC qui chante a-t-il encore le droit de se faire appeler rappeur lorsqu’il commence à pousser la chansonnette, ou est-ce une aberration totale et une trahison pour les siens ?

 

En prenant les définitions les plus simplistes du rap, il est indiqué que celui-ci est un style de musique s’appuyant sur des rythmiques très présentes et sur lesquelles les paroles sont égrenées de manière saccadée, en parlant ou en criant.

Il n’est nullement question de chant ici. Rien qu’en prenant l’abréviation RAP, « Rythm and Poetry », on peut voir que les vocalises de notre Maitre Gim’s national en sont exclues.

 

Nos chères têtes blondes du rap, cette nouvelle génération plus que prolifique, sont-elles alors en train de provoquer une évolution au sein du style ou conduisent-elles le rap à une mort certaine ? (Eh oui, on se lance dans une fin légèrement fataliste)

Mais, finalement, n’est-ce pas plutôt un blocage de la part des puristes, ceux qui ne jurent que par le « vrai » rap, celui de ce « fameux âge d’or » des années 90, dont on parle comme un mythe inébranlable ?

Oh mais regardez au loin qui va-là, n’apercevons-nous pas encore une fois le débat du « c’était mieux avant » pointer son nez ?

 

Mais le débat attendra, revenons-en au chant. Peut-on parler du chant comme une nouveauté au sein du rap ? Comme tu t’en doutes, la réponse appropriée serait « Ouiiii… et non ». En effet, le chant n’est pas une nouveauté extraordinaire et inconnue du rap, car on l’a souvent vu, et encore aujourd’hui, accompagner de gros banger rap, et ce, surtout aux États-Unis. Ajouter la voix d’une ou d’un artiste provenant de la pop ou du RnB permet de rendre un morceau plus populaire et surtout le rap plus accessible. Biggie l’a fait (Mo money Mo Problems avec Kelly Price reprenant le sample de Diana Ross), Eminem l’a fait (avec Rihanna ou P!nk) , Kanye l’a fait, et Drake le fait.

Quelques-uns de nos « frenchies » de l’ancienne école sont également passés par là. Le rap français des années 90/2000 copiait plus ou moins tout ce que son grand frère des States faisait, et cela n’a pas dérogé à la règle, mais dans de moindres mesures. Par exemple, on peut le voir sur le Son des Bandits de Psy 4 de la Rime ou encore Sans (re)père de Sniper.

Un refrain chanté sur du rap attire l’auditeur qui n’a pas forcément l’habitude d’en écouter. On en a tous fait plus ou moins l’expérience. Personne ne s’est lancé tête la première dans du rap pur et dur car c’est un style musical qui peut paraitre très opaque, qui demande un certain apprentissage des codes et de la culture véhiculée et sur lequel on a bien souvent d’énormes préjugés.

 

En te lançant dans du Alpha Wann, du Kery James ou n’importe quel autre rappeur assez énigmatique, sans t’être mouillé la nuque avant, tu risques l’hydrocution et surtout de faire un gros rejet du rap en tant que tel. Alors c’est la raison pour laquelle généralement tu t’es initié par les grosses prod’ américaines qui passaient sur les Hit Machine que tu écoutais à 11 ans.

Le chant au final, c’est peut-être la porte qui t’ouvre au monde du rap. C’est peut-être également ce qui explique pourquoi Jul est numéro deux des ventes cette semaine avec son album « La tête dans les nuages ». Eh oui, on ne détrône pas si facilement le duc de Boulogne, le bien nommé Booba. Celui-ci a été le pionnier de l’auto-tune en France, il a pris le risque de balayer les codes du rap en proposant des couplets, auparavant rappés, contre du chant.

 

L’auto-tune, le Vocoder et le Talkbox y sont surement pour beaucoup aussi, mais un rappeur qui chante est un rappeur populaire. Et les rappeurs comme Jul permettent de faire admettre à un auditoire qui n’est pas forcément réceptif à la base, que le rap « c’est cool » et qu’il faudrait peut-être creuser un peu plus pour connaitre ce style.  Et c’est alors le moment où le monde merveilleux du rap s’ouvre à lui.

 

 

Mais la critique que j’évoquais au début de l’article concernant les rappeurs qui chantent ne s’adressent pas vraiment aux rappeurs populaires comme Jul, mais plutôt aux rappeurs qui deviennent des « inclassables ».  Lomepal par exemple. La question qui revient généralement à son propos est : est-ce qu’on peut encore parler de rap ?

 

Dans l’opinion collective, il est ancré que ce dernier est bel et bien un rappeur puisqu’il s’est fait connaitre avec « Le Singe Fume Sa Cigarette » sorti en 2013 en collaboration avec Hologram Lo’ et Caballero. Mais si on ne prenait que son dernier album Flip et qu’on excluait tout le reste de sa discographie, la réponse deviendrait beaucoup plus floue. Dernièrement il a répondu à cette question dans une interview de CultureBox, et on peut dire que la réponse est elle-aussi bien vague :

 

« En ce moment on me demande mais est-ce que tu fais encore du rap ? Oui, “Flip” est un album de rap… mais la moitié c’est du chant. La démarche c’est “ne me classez pas dans une case”. »

 

 

 « Ne me classez pas dans une case », Elle est là, la différence avec les anciens rappeurs. Pour les puristes, tu es un rappeur ou tu ne l’es pas. Le rappeur des années 90-2000, c’est ce porte-voix social qu’il le veuille ou non, qui s’adresse aux politiques, qui incarne les problèmes sociaux. Et il fait du RAP, du vrai RAP, du RAP de bonhomme qui ne dérive pas des codes imposés par l’école américaine. L’instru est secondaire, la parole est reine.

 

Les personnes ayant été bercé par ce rap ont encore du mal à se faire à celui de la nouvelle génération. Il suffit d’écouter la première émission d’Arte « Le Mike et l’Enclume » qui a eu lieu en 2013 animée par des quadragénaires, pour le comprendre.

 

Pour eux, les nouveaux rappeurs ne « procurent plus de sensations », « ils sont trop softs », « il n’y a plus d’émotions » et l’inévitable « C’était mieux avant » tombe comme un couperet. Même si aujourd’hui les émissions sont plus régulières et s’attachent aux sorties actuelles, le regard nostalgique des chroniqueurs en direction du rap d’antan est souvent de mise et résume assez bien le discours des « puristes ».

 

Les rappeurs d’aujourd’hui sont bien différents de leurs prédécesseurs car ils sont avant toute chose des auditeurs décomplexés. Les réseaux leur permettent d’avoir toutes sortes d’inspirations. Un pied dans l’électro, un autre dans le rap et une main sur un clavier. La dynamique créative est si forte (pas forcément qualitative, on doit l’avouer) qu’ils doivent toujours trouver la nouveauté pour se démarquer des autres. Dosseh a déclaré récemment dans une interview pour les Inrockuptibles :

 

« On n’est plus comme en 1995 où les mecs ne faisaient que poser leurs lyrics. Aujourd’hui tu ne peux pas juste savoir rapper, c’est la base. Lorsque tu la dépasses, on demande ce que tu sais faire d’autre. Aujourd’hui une chose est sûre –  il faut bien comprendre ce que dis – je trouve que les rappeurs sont plus forts. Je dis cela dans le sens où ils ne savent pas que rapper. Attention : je compare uniquement les bons rappeurs de l’époque aux bons rappeurs actuels. Ils sont plus forts parce qu’ils maîtrisent plus de choses. Par exemple à l’époque ils étaient tous “mono-flow”. C’était bien et ça correspondait aux goûts et aux attentes de l’époque. Aujourd’hui, si tu n’as qu’un flow tu es mort et cela te force à te renouveler »

 

Les rappeurs de nos jours sont des éponges, n’ont pas peur des frontières. Ils se foutent des codes imposés, certains ne connaissent même pas l’origine du rap, les GrandMaster Flash ne les intéressent pas. Ce qui leur fait aimer le hip-hop, c’est sa verve, sa fougue, son côté émotionnel et libérateur. Comme l’a dit Vald dans une énième interview pour les Inrockuptibles, c’est la bestialité du rap qui les intéresse et les transcende.

 

« De toute façon, les époques sont complétement différentes : avant, le rap se voulait très intellectuel, très bien écrit et très instructif. Désormais, c’est plus bestial, même si on essaye de perpétuer ce goût des mots et des schémas de rimes complexes. »

 

En ce qui concerne le message des rappeurs d’aujourd’hui, aux yeux des chroniqueurs d’Arte, celui-ci leur semble moins fort. Mais n’est-ce pas plutôt car cette époque ne leur appartient plus seulement ?

Le message des rappeurs des 90’s se voulait accusateur. Aujourd’hui, le message est plus personnel, l’évocation d’un mal être personnel est régulier, la recherche d’une place dans la société y est perpétuelle, mais ne pourrions-nous pas parler d’un témoignage d’un mal du siècle touchant toute la jeune génération ? Le message n’est pas moins fort mais se restreint à la jeunesse.

 

À l’image de pygmalion, les rappeurs sculptent un nouveau rap qui ressemble à cette génération métissée et plurielle. Ils ne veulent pas s’astreindre à tourner comme des lions en cage sur une case qui leur a été attribué.

En réponse à tous ces rappeurs à voix, on remarque un phénomène miroir du côté de la « variété ». Les chanteurs s’approprient à leur tour les codes du Hip-hop et proposent un style hybride et indéfinissable. Essayez de mettre des mots sur le style musical que propose Angèle avec son titre la Loi de Murphy ou encore sur la musique des deux jeunes artistes Hyacinthe ou Foé, difficile non ? Ainsi, c’est l’intégralité du paysage musical français qui est en train de connaitre une mutation.

Mais, ajoutons une dernière interrogation à la liste :  qui a déjà vu un style musical perdurer tout en stagnant ? La musique est en continuelle évolution et l’immobilisme n’y a clairement pas sa place. Ainsi le renouveau du rap et son métissage semblent inévitables et salutaires. Alors, que cela plaise ou non, le chant des rappeurs ne va donc pas s’arrêter de sitôt.

 

Par Margaux Philippon.