Rémi: Tout d’abord merci de nous accorder du temps pour cette interview. Vous avez décidé de prendre le nom de scène de La Pieta, qui est une scultpure de Michel Ange et qui signifie “La Vierge Marie douloureuse” en latin et vous portez un masque de chat. Quelle image souhaitez vous incarner et renvoyer avec ce nom et ce masque ?

 

La Pietà: Le nom La Pietà est venu car étant plus jeune, je faisais des études d’arts graphiques et lorsque je faisais des croquis je reprenais souvent l’oeuvre de Michel Ange. Quand j’ai cherché un nom pour le projet que j’étais en train de créer, je me suis dit que ça correspondait bien, car l’oeuvre de Michel Ange fait réfléchir sur le statut de la femme par rapport à l’homme, par rapport à son fils, par rapport au fait d’être une mère, par rapport à la douleur, la beauté, la religion, et par rapport au monde qui l’entoure. C’étaient pas mal de questions qui revenaient dans mes textes, je trouvais que ça se prêtait bien à mon projet. Concernant le masque de chat, j’avais eu une carrière et fait d’autres projets avant, j’avais donc envie d’avoir droit à une page blanche pour pouvoir arriver avec un nouveau projet artistique sans que les gens aient un avis sur ce que j’ai fait avant. Et puis, j’avais envie qu’on se concentre sur ce que je faisais plutôt que sur ce que j’étais, le fait de retirer l’identité, permettait de rendre le propos un peu plus universel, et que chacun puisse se reconnaitre dedans.

 

Rémi: Justement vous parliez de tout ce que cela pouvait engendrer d’avoir le nom de La Pietà au niveau de la question de la place de la femme, et vous avez sorti le titre « La fille la moins féministe de la terre ». Qu’est ce qui selon vous fait qu’en France, lorsque l’on est une femme qui ose avoir certaines paroles crues, on la catégorise immédiatement seulement comme une artiste anti-sexisme, sans voir le réel travail derrière tous les autres morceaux ?

 

La Pietà: De toute façon, que ce soit par rapport au sexisme, au féminisme ou à l’ensemble des sujets en général, du moment où il y a un mouvement qui se fait à un moment donné, il y a un effet de mode qui fait que les médias s’engouffrent dans ce sujet là, et du coup c’est un peu l’impression que j’ai eu sur le féminisme qui était un peu récupéré à toutes les sauces avec le mouvement #MeToo, même si il y avait un bien fondé au départ de ce mouvement là. En l’occurrence, je n’ai pas envie d’être cataloguée dans quoi que ce soit parce que j’ai des propos qui peuvent parler du droit des femmes, mais comme tu le disais, je parle aussi d’autre chose dans mes textes. « La fille la moins féministe de la terre », c’est un texte que j’ai écris il y a 3 ans et demi, que j’avais posté sur Facebook, qui avait été partagé et liké des milliers de fois et beaucoup de gens m’avaient dit : « toi qui fait de la musique, tu devrais le mettre en musique » c’est pour ça que j’ai fait le choix de le mettre en musique ensuite, et je l’ai sorti il y a 1an et demi, et il se trouve qu’après, il y a eu toute cette vague d’effet de mode, mais moi je ne me reconnaissais pas spécialement là-dedans parce que justement,je n’ai pas besoin qu’il y ait un mouvement dans les médias pour avoir des convictions.

 

Rémi: D’ailleurs une autre question par rapport à ça : Des artistes comme vous ou comme Chilla commencent à faire parler d’elles sur la scène françaises, mais les voix dans le rap ou la scène underground féminin française sont encore trop peu nombreuses. Qu’est-ce qu’il manque à votre avis pour que la parole féminine se libère enfin dans la musique en France ?

 

La Pietà: Que ce soit féminin ou masculin, j’ai surtout l’impression que le problème c’est l’uniformisation de la musique et de notre société en général. On est dans une époque où on nous pousse à lisser notre propos quand on fait de la musique. Le vrai questionnement qu’il y a derrière tout ça, c’est « Qu’est-ce que c’est que de la musique ? » Pour moi c’est ça la question : Qu’est-ce qu’on a le droit de dire lorsque l’on fait de la musique, est-ce que c’est juste un divertissement pour passer à la radio et faire danser les gens et surtout ne pas réflechir, ou est-ce que la musique c’est un propos artistique et on essaye de poser des questions et ne pas être dans le sens du consensus ?

 

Rémi: Effectivement, d’ailleurs ça me permet d’aborder un autre morceau : « La Moyenne » qui permet d’exprimer certaines souffrances que vous auriez pu vivre, dans lequel vous vous considérez comme une personne lambda de la société, et on aurait l’impression qu’une fois qu’on est dans cette moyenne, on n’arrive pas vraiment à se révolter. Pensez-vous qu’il est réellement impossible de sortir de cette moyenne ?

 

La Pietà: Le fait même d’écrire cette chanson, donne une réponse car j’en fais quelque chose, et justement, le but dans La Pietà, je parle souvent de mal-être, de dépression, d’avoir l’impression de ne plus croire en rien, il y a un côté désabusé, mais tout en disant ça, je montre l’inverse puisque j’en fais quelque chose. Mon but, ce n’est pas de montrer un magma de négatif, mais de montrer qu’avec du négatif, on peut faire du positif et qu’en se posant des questions, on peut réflechir, faire avancer et transmettre des choses, partager des émotions, en tout cas j’essaye de faire quelque chose de positif de ce constat un peu perdu dans une époque et une génération qui n’a peut-être plus trop de croyances.

 

Rémi: Justement, cela me permet d’aborder un autre titre, « J’aime pas les gens » dans lequel vous dites de toutes les personnes que vous ne les aimez pas, mais vous finissez par « je hais les artistes. Est-ce qu’aujourd’hui vous assumez complètement cette étiquette artiste alors que vous avez décidé de quitter Paris pour le Sud et peut-être pour vous isoler ?

 

La Pietà: Le titre « J’aime pas les gens » est un titre clairement plus sarcastique, abordé sur le ton de l’humour, j’aime bien qu’il y ait dans mes chansons ce côté un peu cynique, que tout ne soit pas premier degré. Du coup, le retournement de situation dans la chanson avec « je hais les artistes » c’était une manière de dire « je n’aime personne, mais du coup est-ce que ce n’est pas moi-même que je n’aime pas, est-ce que ce n’est pas moi la pire au milieu de tout ça et est-ce que je ne ferais pas mieux de me remettre en question ? » et généralement lorsque je joue ce titre sur scène, c’est avec un grand sourire. Ensuite, sur la question d’être artiste, oui je l’assume parce que c’est ma passion, après être un bon ou un mauvais artiste c’est autre chose, il se trouve que j’ai des choses à dire et que j’en ai fait mon métier et que j’en ai besoin car c’est aussi un exutoire. Après qu’il y ait un auditeur ou pas, c’est autre chose. Tu parlais du fait que je suis parti m’isoler dans le Sud, j’ai surtout renoncé au fait de vivre de ma musique. Le fait d’être professionnalisé dans ce métier, d’être confronté à l’industrie du disque forçait à remettre en question le côté artistique que je faisais, et partir de ce milieu là m’a permis de retrouver la vraie foi dans le propos artistique. Quand j’ai commencé La Pietà, je me suis dit que je fais ce projet uniquement pour moi et pas dans le but de plaire à des gens, et c’est je pense l’essentiel lorsque l’on est artiste : ne pas créer pour plaire, ce qui peut être paradoxal car on a envie de transmettre et de partager des émotions, envie d’être écouté, mais si on crée en ayant cette approche là on se perd, donc le but de La Pietà c’était de faire ça le plus indépendamment du reste du monde, et puis en faisant ça de cette manière, c’est comme ça que le projet à le plus plu

 

Rémi: Du coup vous disiez que vous avez essayé de fuir les maisons de disques qui voulaient que vous ayez une image plus policée, et vous avez également monté votre propre boîte de management artistique. De quelle manière aujourd’hui conseillez-vous les artistes pour éviter qu’ils ne tombent dans les griffes de ces grandes maisons de disques ?

 

La Pietà: En fait, c’est plus le système en général qui complique les choses car pour pouvoir être entendu, il y’a besoin de médiatisation, les médias sont de plus en plus uniformisés et il y a de moins en moins de place pour les petites salles de concerts et petits médias. C’est cet ensemble là qui fait que c’est compliqué de vivre de sa musique au milieu de tout cela. Ce que je leur conseillais c’était surtout de ne pas se perdre dans le fictif : Est-ce que l’objectif c’est de gagner de l’argent ou est-ce que c’est d’avoir une ligne artistique ? Il ne faut pas confondre les deux, si on peut vivre de sa musique, tant mieux, mais il faut pas que ce soit la première motivation lorsque l’on fait de la musique, sinon on se perd et on fait les mauvais choix. Le but lorsque l’on fait une chanson c’est de transmettre une émotion, mais pas de se dire “il faut que je fasse un format single, faire à tout prix de l’électro pop parce que c’est ce qui marche en ce moment, ne pas dire de gros mots sinon je ne passerai pas à la radio…” On fait la musique qui nous touche comme elle vient et ensuite on espère qu’elle puisse toucher les gens, mais il ne faut pas être obnubilé par ça, sinon on se fait bouffer.

 

Rémi: Du coup, vous arrivez à gérer cette double casquette manager artiste, et vous êtes une artiste assez productive puisque vous avez sorti vos EP en très peu de temps. Vous appelez vos EP des chapitres. Est-ce que vous voyez une véritable évolution au travers des chapitres, et est-ce que vous envisagez une fin à cette série d’EP comme dans tout roman, avant de passer peut-être à un nouveau format ?

 

La Pietà: Tout à fait. L’idée d’appeler les EP des chapitres, c’est parce que le début de La Pietà a commencé lorsque j’avais décidé d’arrêter la musique et j’avais décidé d’écrire un roman. Et j’avais envie de mettre en musique certains extraits de ce roman, c’est comme ça qu’est né le personnage. Et à l’époque je n’avais pas l’intention de faire un album, ni même de sortir des morceaux, et quand j’ai commencé a sortir des chansons, je me suis dit que j’allais les sortir sous forme de mini EP appelés « Chapitre » parce que c’était lié au roman que j’écrivais. Le roman n’est pas encore fini d’être écrit, parce qu’à partir du moment où j’ai sorti le premier morceau « La moyenne » il s’est passé beaucoup de choses en même temps. Un tourneur ma contacté, j’ai refait des concerts, j’ai recruté des musiciens, j’ai fait des lives, on a été repéré par pleins de gens et contacté par des salles autour de chez nous… J’ai du arrêter mon activité de management car La Pietà me prenait beaucoup de temps, et puis je me suis dit que j’allais me laisser porter par tout ces ondes positives autour de La Pietà. Et effectivement je suis assez productive parce que j’ai beaucoup de titres. L’idée est de sortir un album en 2019 intitulé « La boîte noire ». Une boîte car elle contiendra 12 titres, mais elle contiendra aussi les précédents EP, et un extrait du roman à l’intérieur, également des vidéos, ça regroupe l’idée de La Pietà. Et l’idée après cette boîte noire sera de passer à un autre chapitre de La Pietà, de manière et sous une forme différente. Déjà il y a une mutation car je commence à retirer mon masque, le clip « La salle d’attente » qui est sorti ce mois-ci est une véritable mutation pour La Pietà, c’était le premier titre piano voix sans mon masque.

 

Rémi: C’est ce que je voulais aborder par la suite. Le fait que vos EP soient des «chapitres » les rendent intemporels et les immortalisent dans le temps comme un roman. Et vous disiez que vous commencez à aborder un changement, est-ce que c’est envisageable qu’un jour vous opériez un changement de style qui pourrait marquer la fin de La Pietà, pour réapparaitre sous une nouvelle identité ?

 

La Pietà: C’est possible aussi, car le but de La Pietà, c’était aussi un passage de ma vie et justement, dans ce moment difficile de ma vie, j’avais besoin de faire cet exutoire et je m’étais dit que cela avait un début et une fin. La fin de ce projet étant quand j’aurais fini et sorti le roman. Ensuite les choses évoluent, je n’ai pas encore décidé, soit je garde ce nom de La Pietà et j’évolue artistiquement avec, soit je décide que La Pietà c’était cette histoire à un moment donné, et que je prends une nouvelle identité. Pour l’instant il se passe pleins de choses positives pour La Pietà donc j’ai envie d’en faire quelque chose et de continuer sur cette lancée. Mais à un moment donné l’année dernière je me suis dit « Attention », j’ai tellement voulu fuir le fait qu’on m’impose des choses, du coup j’ai crée La Pietà, avec un certain nombre de codes et finalement ce projet a plu. Mais le résultat, c’est que beaucoup de gens qui m’accompagnaient, commençaient à me dire « Attention La Pietà c’est sensé être sombre, c’est sonné être de cette manière, tu ne peux pas retirer ton masque… » et la je me suis dit « Je me suis pris à mon propre piège ». Je ne voulais pas rentrer dans une case mais j’ai crée une case.Ensuite sur le personnage, l’idée, c’était que La Pietà ne soit pas forcement moi, c’est une partie de moi, mais surtout une narration donnée et pas la personne qui est derrière. C’était important pour moi de le montrer avec le masque, sous forme de dessin, et du coup on commence à travailler pour l’album un spectacle où il y aura de la vidéo et de l’animation, et l’idée est que La Pietà devienne un personnage animé.

 

Rémi: Est-ce qu’il y a quelque chose que l’on a pas abordé pendant l’interview et dont vous aimeriez parler ?

 

La Pietà: Les chapitres 5 et 6 sortent le 30 novembre, et puis on fait quelques concerts. Et aussi ce qui est important dans le projet La Pietà, c’est qu’on fait pas mal d’actions culturelles, c’est à dire des concerts où l’artistique se mêle au social, du coup des actions en dehors des salles de concert, et amener de la musique et de l’écriture là où il n’y en a pas forcement, donc dans des collèges, on va jouer en prison début décembre, c’est aussi ça qui est important dans le projet La Pietà : aller mettre de la musique là où il n’y en a pas forcément.