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RAP FR Classiques

Le dernier classique pondu

« Ecris le meilleur couplet de ta life, le meilleur couplet de ta vie. Et si t’es chaud, on plie un classique ensemble » disait Rohff il y a quelques années dans une vidéo. Cette phrase est aujourd’hui devenue virale; plus pour son côté humoristique que pour sa réelle signification. Derrière ces quelques mots, on retrouve cependant l’ambition de chaque rappeur, qu’il débute ou que sa place dans ce jeu soit déjà reconnue et confirmée. Qui n’a jamais imaginé être cité dans les futures discussions d’ici quelques années, en tant que référence dans son art ? Et si, aujourd’hui, on vous demandait « quel est votre classique ultime de rap français ? », quel album choisiriez-vous ?

            « Le rap c’était mieux avant », « Le véritable âge d’or du rap français, c’est aujourd’hui car il n’a jamais été aussi large ». Peu importe l’avis que l’on a sur la question, et quelle « équipe » on soutient dans le débat « rap d’avant ou rap de maintenant ».

            Cependant, il est bien plus simple de citer aujourd’hui des albums d’il y a une vingtaine d’années, considérés par l’opinion publique et par les spécialistes comme des classiques du rap français. Parmi ceux que l’on retrouve le plus : Paris sous les bombes de NTM en 1995, L’école du micro d’argent d’IAM sorti en 1997, Opéra Puccino d’Oxmo en 1998, Mauvais Œil de Lunatic en 2000, ou encore Temps mort de Booba en 2002. Rappelons qu’à cette époque, les albums ne sortaient qu’en physique (c’est-à-dire en vinyle ou en CD). Il était donc plus facile de digérer un projet du début à la fin, car ce dernier tournait en boucle dans nos lecteurs CD. Il était également bien plus simple de savoir quels disques étaient bons ou mauvais, et, parmi les bons, lesquels allaient survivre au temps pour devenir des classiques. Force est de constater qu’aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que L’école du micro d’argent est un classique du rap français, (à juste titre), et que ce serait un sacrilège de ne pas le classer comme tel dans le patrimoine du rap. Voire pire, comme le montre les retombées terribles suite à la question de Koba la D : « C’est qui IAM ? ». Il est facile de s’insurger contre ces nouveaux rappeurs, ou cette nouvelle vague d’auditeurs, qui ne connaîtrait pas l’histoire de son art.

            Parenthèse fermée, incontestablement, un album classique est un album qui sait survivre au temps, aux époques, et qui restera intemporel. N’importe quel auditeur de rap peut réécouter Temps mort en 2020 entre deux autres albums plus actuels qu’il considère également comme « classiques ». Rohff disait dans un live Instagram avec Dadju : « On va unir nos forces pour faire un classique, un morceau intemporel, un truc qui va rentrer dans toutes les baraques ». Preuve que l’ancienne et la nouvelle génération peuvent plus que cohabiter ensemble. Mais justement, comment, depuis les années 2010 (considérées comme « le nouvel âge d’or du rap français ») peut-on reconnaître un album classique ou non ?

            Pour bien prendre en compte la mesure du phénomène, il est bon de rappeler que, depuis 2010, plus de 2000 projets rap français sont sortis, et ce, grâce à l’arrivée du streaming. Il y a donc une possibilité, que chaque vendredi (généralement jour des sorties d’albums), un futur classique puisse apparaître. Comparé aux albums cités plus haut, il est bien plus complexe de définir ce qu’est un classique aujourd’hui. Est-ce qu’un classique se baserait sur son nombre de ventes et ses certifications (obsession d’une grande partie des auditeurs avec le streaming) ? Evidemment qu’un projet qui a vendu est généralement un bon ou très bon album, voire un classique. Mais doit-on alors considérer que UMLA d’Alpha Wann n’a rien d’un classique car il n’est pas encore disque d’or, alors qu’il fut adoubé par toute la critique ?

            Avec un tel raisonnement, rien n’est finalement expliqué. Au contraire, il n’est pas rare d’entendre ou de lire « tel album est un énorme classique » quelques mois, voire quelques semaines seulement après sa sortie, sûrement dû à cette surconsommation hebdomadaire de projets. Et aujourd’hui, il est plus facile de faire la morale et de contredire un auditeur enthousiaste d’avoir écouté un album qu’il considère comme classique, que de prendre le temps d’écouter ses arguments qui le poussent à affirmer ceci. Un projet dit « classique » serait donc alors une idée complètement subjective, propre à chacun. Par exemple, une personne aurait très bien pu adorer JVLIVS de SCH et le considérer comme classique pour ce qu’il représente : les histoires de mafia s’il y est sensible ou les différentes émotions que le rappeur peut lui apporter. À contrario, un autre auditeur peut avoir détesté ce projet, pour des raisons qui lui sont propres. « Les goûts et les couleurs » comme on dit…

            Cependant, le terme « classique » dépasse toute idée personnelle. En effet, il serait trop simple de pouvoir définir tout album comme un classique en fonction des goûts de chacun. En plus de l’intemporalité, ce sont les albums dit « game-changer » qui sont considérés comme classiques. Ainsi, il est devenu courant de parler d’Or noir de Kaaris comme un album classique du rap des années 2010, car il a mis la trap au goût du jour en France et a placé Sevran sur le devant de la scène. Plume abrupte, punchlines aiguisées, inutile de rappeler toutes les caractéristiques qui font d’Or noir un album majeur de la décennie. Il en est de même pour A7 de SCH, ou Ateyaba de Joke dans un style différent. Voilà trois albums qui ont su, à leur manière, révolutionner le rap français et faire évoluer les mentalités.

            Mais si ces albums « game-changer » sont considérés comme classiques, qu’en est-il des albums comme Feu de Nekfeu, pas réellement révolutionnaire, Ipséité de Damso qui s’inscrit dans la continuité de ce qui se faisait au moment de sa sortie, ou encore Dans La Légende ou Deux Frères de PNL ? Pourquoi ces deux albums du duo des Tarterets sont considérés comme classiques, plutôt que leurs deux albums précédents (Que La Famille et Le Monde Chico) et qui sont, pour le coup, les véritables « game-changer » ?

            Seule la qualité est finalement le maître-mot pour définir si un album, un morceau est un classique ou non. Feu, Ipséité, Dans La Légende (pour ne citer qu’eux), en plus d’être tous les trois disques de diamant (équivalent à 500 000 ventes), ont su conquérir un public complètement hétérogène, car la qualité est l’arme principale de ces albums. Et généralement, les auditeurs qui ont adoré un de ces albums ont également le même avis sur les deux autres. Un album intemporel est un album de qualité. Pareil pour un game-changer.

            Finalement, est-ce réellement si important de savoir si tel ou tel album est un classique du premier au dernier son ? Peut-être que dans quelques années, nous ne nous souviendrons pas de la totalité d’un album de Ninho, mais personne n’oubliera tous les tubes qu’il a su sortir au fil des années et qui l’ont couronné, à l’heure actuelle, de 63 singles d’or. Dans quelques années, nous nous égosillerons sûrement tous de la même manière sur le fameux « Qu’est-ce que c’est trop bon la vie d’artiste » de Koba la D et nous aurons sûrement oublié que des sons comme Guedro ou Cellophané sont sur le même album que le fameux titre RR 9.1.

Et puis, « classique ou pas » reste un des débats les plus intéressants du rap français, ce serait bête de s’en priver.

Enjoy & Stay Tuned.

Rémi Huchon

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