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Petite histoire de la philosophie avec Freeze Corleone

Figure majeure du rap underground de ces trois dernières années, Freeze Corleone est aujourd’hui un personnage reconnu dans le paysage du rap français. Pourtant, il semblerait que sa popularité naissante n’a pas d’emprise sur ses textes qui restent dans la lignée de ce qu’il a toujours écrit. En effet, au-delà de son écriture inspirée de l’anglais et de son habitude déroutante à faire du name dropping, l’auteur de Projet Blue Beam empreinte bien des concepts à la philosophie pour les réinvestir avec ses références. À l’heure où les textes de nos artistes préférés ont tendance à se retrouver autour de thèmes comme la rue, le trafic de drogue et les relations sentimentales, Freeze Corleone n’hésite pas à se risquer à des sujets moins conventionnels- tels que la spiritualité, l’autodestruction- voire même philosophiques quand il aborde la question de la recherche de la vérité. Dans cet article, nous vous proposons de découvrir ou de redécouvrir des concepts artistiques et philosophiques à la sauce Freeze Corleone, afin de mieux cerner ce personnage fascinant.

La caverne de Platon 

Tout d’abord, attardons-nous quelques instants sur une des propositions fondamentales de la musique de Freeze : la recherche du vrai. Dans une certaine mesure, la proposition du rappeur est très proche d’un mythe bien connu de la pensée philosophique : le mythe de la caverne décrit par Platon dans le livre VII de La République. En effet, on peut tirer de ce mythe plusieurs leçons, la première étant que nous vivons dans l’illusion et que nous pensons que cette illusion est une réalité. Chez Freeze, on retrouve cette idée dans la grande défiance des médias et plus généralement de tous les discours officiels qu’ils soient politiques ou institutionnels. Les références à ce sujet abondent dans Project Blue Beam, que ce soit à propos de scandales, de certains hommes politiques ou encore des médias. Pour appuyer son propos, il ne s’arrête pas à ses textes de rap, sur Twitter ainsi que sur Rap Genius (bibliothèque numérique qui regroupe les textes des rappeurs), il n’hésite pas à apporter des précisions et répète souvent qu’il faut se « renseigner ». Dans une interview chez Clique, Zuukou Mayzie, un membre du collectif de Freeze Corleone, étayait le propos que nous tenons ici sur le rapport du collectif à la vérité. En insistant sur le fait qu’ils avaient tous grandi au Sénégal, dans une société malheureusement corrompue, ils ont pris très jeune l’habitude de se méfier de toutes les formes de discours officiels. Cela nous mène naturellement à une autre leçon que développe le mythe de la caverne de Platon. Celui ou ceux qui créent les images fausses qui sont projetées dans le fond de la caverne n’a/n’ont pas intérêt à ce que les esclaves comprennent qu’il s’agit d’une illusion. De plus, le mythe de la caverne explique aussi de manière métaphorique que l’apprentissage de la vérité est douloureux car il nous fait comprendre notre petitesse. Là encore, chez Freeze toutes ces idées qui découlent logiquement des premières que nous expliquions tout à l’heure sont présentes dans sa musique. C’est par les nombreuses évocations aux complots plus ou moins farfelus que Freeze Corleone met en place ce mécanisme de pensée. D’une part, il souhaite dénoncer les « illusionnistes » qui mettent en place un dogme, et d’autre part, il laisse souvent planer dans sa musique un sentiment de désespoir envers notre condition humaine, lui inclus, biberonnée aux mensonges. Enfin, il faut noter que le mythe de Platon explique que le sage est éliminé par les esclaves car ils ne veulent pas le croire. Cette conclusion qui fait en réalité écho à la mort de Socrate indique que nous préférons vivre dans l’illusion plutôt que d’avoir accès à la vérité. À sa manière, Freeze lui aussi s’exile du reste du rap français en le revendiquant dans ces textes et plus récemment en dénonçant une forme de censure de la FNAC concernant son nouvel album LMF. Pourtant, comme l’exprime Monique Dixsaut dans Platon, il serait vain d’idéaliser Freeze et d’en faire un sage définitif et unique seul capable d’éveiller les consciences. Le sens profond de ce mythe signifie plutôt que chacun d’autre nous empreinte tour à tour le rôle de l’esclave, du sage et de l’illusionniste. Chez Freeze Corleone cette idée est aussi très présente, lui qui est à l’origine de bien des fantasmes autour de son collectif peut parfaitement jouer le rôle d’un illusionniste pour ses auditeurs, tout aussi bien que les nombreuses évocations à la drogue en font un esclave de ses sens et que l’acuité avec laquelle qu’il dénonce certains scandales en fait un homme sage. 

Le nihilisme chez Nietzsche 

En dehors de ce discours sur la vérité, Freeze Corleone aborde souvent un autre sujet que bien très peu de rappeurs évoquent : la spiritualité. Il me semble qu’il peut être intéressant de passer par l’auteur de LMF pour aborder certains concepts présents chez Nietzsche. En effet, Freeze aime évoquer deux idées que sont le nihilisme et la conscience, souvent au travers de métaphores telles que l’œil ou le 6ème sens ou bien grâce à une expression « lacké », qui signifie ne pas être à la hauteur. L’idée est de partir de ces expressions et de les confronter à la pensée philosophique pour mieux saisir leurs sens. Nietzsche propose dans sa pensée une réflexion sur la spiritualité en passant par un concept : la gnose. Le mot gnose duquel est dérivé cognition signifie mode de pensée ou mode de connaissance lorsque l’on modifie son mode de connaissance, on se transforme soi-même. C’est le message profond de chaque religion qui propose des méthodes pour changer dans notre manière de penser. Or pour Nietzsche, cette capacité à modifier son mode de connaissance pourrait disparaître l’aube du XXème siècle. Il considère que l’arrivée du rationalisme et de la science à la fin du XIXème siècle a considérablement endormi l’esprit humain. En ce sens, il écrivait déjà avant tout le monde les dangers qui guettaient le XXème siècle : « il y aura des guerres et des destructions telles que l’humanité n’en a jamais connu », « la prolifération d’une espèce d’hommes oisifs, grégaires, hédonistes qui n’aspirent à vivre que confortablement, englués dans une vie étriquée, inaptes à l’effort soutenu, ayant besoin de divertissement à fortes doses et avides de rationalisme mais surtout l’homme à venir aura une peur maladive du danger et surtout de la souffrance ». Au contraire, des hommes décrient dans ces observations très juste de Nietzsche les membres du 667 semblent aller dans son sens lorsqu’ils se définissent eux même comme la team « no lacking » et quand ils évoquent le fait d’avoir une conscience éveillée. En somme donc, on retrouve des points communs entre la pensée de Nietzsche (même si elle est bien plus complexe que ces quelques lignes d’initiations) et les valeurs du collectif de Freeze Corleone qui ne se retrouvent pas dans le reste d’un rap français extrêmement matérialiste. De plus, la dénonciation continuelle de Freeze Corleone des pires crimes tels que la pédophilie ou l’esclavage fait aussi penser à la faculté qu’avait Nietzsche en son temps à pointer du doigt des dérives nihilistes.

L’autodestruction créatrice chez Rimbaud 

Enfin pour refermer cet article, il faut s’intéresser à un autre grand thème présent chez Freeze Corleone : la drogue. Pour étayer ce propos, nous nous appuierons sur un grand poète de la fin du XIXème siècle : Rimbaud. En effet, ce dernier explique dans la Lettre à Paul Demeny qu’un poète doit se faire « voyant » par « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Ce dérèglement de tous les sens c’est un vertige auquel le poète s’abandonne. Il s’abandonne à ses visions et à ses hallucinations pour atteindre un au-delà poétique. Par exemple, Une saison en enfer et les illuminations sont deux recueils de poèmes où l’on se rend compte que la frontière est très floue entre le réel et l’imaginaire, ces visions fusionnent. Rimbaud est aussi l’auteur d’un renouveau dans la poésie française de par sa manière d’écrire, que ce soit par l’emploi de néologisme ou pour avoir imposer des schémas de rimes révolutionnaires pour l’époque. Tout cela, on le ressent aussi chez Freeze Corleone, que ce soit dans le procédé utilisé pour écrire en prenant de la codéine, là où Rimbaud se saoulait à l’absinthe, ou bien dans l’écriture elle-même, Freeze Corleone propose lui aussi des schémas de rimes et des néologismes inédits dans le rap français. Plus encore, Freeze Corleone semble partagé le projet poétique de Rimbaud mêlant hallucination et réalité. En effet dans Tarkov, Freeze Corleone écrit « Goddamn quand j’écris j’vois des images comme si j’suis fons’ au LSD » où il joue lui aussi sur cette ambivalence entre réalité et hallucination. Ce procédé d’écriture revient aussi souvent dans la manière qu’il a, toute personnelle, de décrire sa façon de rapper « J’fais l’travail proprement : j’mets la bâche, j’tue la prod et j’vérifie qu’j’laisse pas d’sang ». Cette façon qui lui est propre d’imager sa manière de rapper tout en images et en personnification rappelle encore une fois le projet poétique de Rimbaud et témoigne du profond goût de Freeze pour le simple fait d’écrire et de rapper- ce qui dans le rap actuel apparait de moins en moins.

Pour conclure, il faut rappeler que cet article n’a pas pour but de faire de Freeze Corleone un philosophe ou de lui faire dire ce qu’il n’a pas dit lui-même. Le but de cet article était simplement de passer les textes de ce rappeur fascinant pour aborder quelques points de philosophie et de poésie de manière ludique.

Enjoy & Stay Tuned

Simon

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