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Blackfishing: les limites de l’appropriation culturelle dans la musique

La semaine passée, les internautes ont remis le sujet du blackfishing sur le devant de la scène. En effet, le lancement de la carrière solo de Jesy Nelson, ex-membre des Little Mix, a suscité diverses critiques. Au cœur de cet engouement : son nouveau single « Boyz » créé d’un sample « Bad Boy 4 Life » de P Diddy sorti en 2001. Dans le clip, la chanteuse écossaise présente un teint très bronzé, des codes calqués sur le clip original représentant la vie d’un homme noir dans un quartier… Entre hommage et appropriation, les spectateurs ont alors questionné les choix de l’artiste blanche. Start It vous propose donc d’observer plus en détails les raisons et conséquences d’un phénomène tel que le blackfishing. Bien évidemment, ce sujet peut comporter des inexactitudes et est rédigé dans un but d’apprentissage réciproque. Merci d’en tenir compte et d’en signaler les quelconques problèmes en commentaires.

Qu’est-ce que le blackfishing?

Tout d’abord, il est nécessaire de porter une définition à l’idée de blackfishing. Ce mot est issu de l’expression catfishing décrivant de base une personne qui se fait passer pour quelqu’un d’autre sur les réseaux sociaux (souvent dans le but de séduire). Cela s’inscrit dans une volonté d’image esthétique irréprochable à présenter sur les réseaux sociaux. On peut observer ceci sur tous les réseaux sociaux allant d’Instagram jusqu’à LinkedIn. Si le catfishing est déjà très questionnable, le blackfishing semble cependant atteindre un niveau supérieur.

Techniquement, ce phénomène ne revient pas à se faire passer pour quelqu’un d’autre, mais plutôt à modifier son apparence esthétique pour apparaitre plus bronzé. Plus exactement, cela revient à se montrer avec un teint beaucoup plus halé, voire avec la peau carrément noire. Ce phénomène inclue aussi la reprise de codes culturels associés aux personnes noires et souvent lourds d’histoire coloniale comme les durags, les braids… Dans le milieu de l’influence, cette « tendance » est de plus en plus récurrente à travers les comptes Instagram populaires. Autobronzant, UV, maquillage à outrance… tous les moyens semblent bons. Parmi les célébrités les plus décriées pour cette pratique, on retrouve souvent la famille Kardashian-Jenner qui laisse souvent planer une certaine ambiguïté quant à leur couleur de peau naturelle.

L’importance de la couleur de peau dans l’histoire de la musique

Historiquement, être blanc est un facteur favorisant au sein de l’industrie musicale au même titre que dans le reste de la société. Bien que ces dernières années des avancées donnent envie de croire en un rééquilibrage des choses, ce ‘white privilege’ semble encore en vigueur. C’est ce même white privilege qui suscitait des critiques quant au succès d’Elvis Presley qui a connu la gloire grâce à des codes portés par les noirs dans les années 1950-1960. Aujourd’hui encore, ce privilège semble encore opérer. Pour exemple, on pourrait citer la cérémonie des Grammy Awards de 2013. Pendant la cérémonie, le Grammy du meilleur album rap de l’année est desservi à Macklemore et Ryan Lewis pour leur projet The Heist. Face à eux, on retrouvait des albums de Drake (Take Care), Kanye West (Yeezus), Kendrick Lamar (Good kid, M.A.A.D City) et Jay Z (Magna Carter Holy Grail). Une victoire qui a évidemment été largement critiqué par le public rap. En effet, l’album de Kendrick Lamar avait aux yeux du public était le plus marquant de l’année en termes de performance rap. Même Macklemore s’était alors empressé à l’époque de poster un message sur Instagram pour affirmer que « [Kendrick] avait été volé ».

Très vite, la Recording Academy a été accusée de discrimination à l’encontre de « l’homme noir originaire de Compton » en faveur du « blanc de Seattle ». Un reproche qui est récurrent dans le processus des Grammy’s mais aussi dans le reste de l’industrie.

De fait, en s’intéressant quelque peu à la musique et aux classements musicaux on peut y remarquer une forme de racisme qui semble normalisée. Par exemple, on peut remarquer que la catégorisation d’un artiste peut varier selon sa couleur de peau. Si l’on revient début 2019, le morceau de Lil Nas X « Old Town Road » s’était vu refusé l’accès au classement Country du Billboard. Un choix qui avait été largement questionné au vu des sonorités proposées par la chanson. Mais cet exemple est loin d’être le seul. En effet, au début des années 2010, Rihanna n’était jamais vraiment catégorisée comme chanteuse pop, mais comme chanteuse R&B. Désormais, son contenu est bien évidemment plus R&B, mais à l’époque il était majoritairement pop au même titre qu’une Katy Perry ou une Lady Gaga.

Enfin, on retrouve ce même phénomène ici en France avec Aya Nakamura. Il est parfois possible de trouver des médias qui la qualifient de rappeuse ou de chanteuse de pop dite « urbaine ». Cependant, en analysant rapidement ce que regroupe le terme de « pop urbaine » on se rend rapidement compte que les artistes composant cette catégorie sont souvent racisés. Ce point a même été défendu par la rappeuse Le Juiice qui a reproché à Fred Musa une certaine ignorance de la part des professionnels quand il s’agit d’attribuer des genres musicaux aux artistes noirs.

Quelles conséquences pour ce racisme ?

La couleur blanche étant un facteur favorisant dans l’industrie et dans le reste de la société, on a pu observer un phénomène de réponse à cela. Ainsi, le phénomène de bleaching a vu le jour. Ce terme englobe l’idée de se blanchir la peau afin de se plier aux exigences de la beauté Occidentale en vigueur à une certaine époque. Couplée à l’idée de colorisme, forme de discrimination intracommunautaire visant à promouvoir une peau claire au détriment d’une peau très foncée, on atteint une société où une peau très noire est dénigrée, voire rejetée.

Le père et ex-manager de Beyoncé, Matthew Knowles a dénoncé cet aspect de l’industrie dans une interview avec Ebony Magazine. « En termes de femmes noires, quelles sont les artistes qui voient leurs musiques diffusées à la radio ? Mariah Carey, Rihanna, Nicki Minaj, mes enfants [Beyoncé et Solange], et qu’est-ce qu’elles ont en commun ? » questionne-t-il. Après que le journaliste ait répondu qu’elles avaient toutes « une peau plus claire », Matthew a tout simplement terminé en demandant « vous pensez que c’est un accident ? ». Ce point montre bien qu’au sein même de l’industrie les voix tendent à se lever quant aux standards encore appliqués de nos jours.

Renversement des choses et paradoxe

Seulement, on le sait bien : aujourd’hui, les musiques populaires ne sont plus les mêmes qu’il y a dix ans. Ainsi, la catégorie pop-rock est déclassée en faveur du rap qui s’impose en maitre dans l’industrie. Ce changement de perception des genres dans la musique semble alors remuer les considérations en matière de couleur de peau.

En effet, la culture hip hop prend le dessus et puisqu’elle a été majoritairement poussée par des artistes afro-américains, il serait incohérent de nier la visibilité que connaissent ces artistes. En parallèle, les standards de beauté évoluent à leur tour, la peau bronzée devient le nouvel objectif de beauté. Le lien de causalité avec la démocratisation de la culture hip hop n’est prouvé par aucune étude scientifique, pourtant on peut imaginer qu’elle est liée à la représentation grandissante des personnes racisées dans le milieu de la musique et des médias. Finalement, c’est cet aspect qui pousse aujourd’hui les influenceurs et artistes à la pratique du blackfishing.

Pourquoi cela doit s’arrêter ?

Le blackfishing est finalement basée sur un fond d’appropriation culturelle. Seulement, l’appropriation culturelle n’est pas toujours une mauvaise chose. Entendez-moi bien, elle peut avoir un intérêt dans le cas d’une réalisation bien précise. En effet, si un travail est effectué sur une culture et dans le but de célébrer cette culture, l’appropriation peut être tolérable. Pour cela, elle doit lui rendre hommage et ne pas en retranscrire une image caricaturée, dévalorisante et remplie de clichés. Ainsi, dans un processus créatif sagement opéré, l’idée d’appropriation culturelle peut être bénéfique puisqu’elle peut inviter le spectateur à découvrir une culture inconnue.

Ici, le blackfishing ne représente en aucun cas une appropriation culturelle bénéfique. Seuls les aspects esthétiques tels que les vêtements, la couleur de peau, les perruques et autres codes sont repris. Derrière ce processus de valorisation de son apparence physique, on observe une certaine négation de l’histoire qui va avec. Par exemple, le durag était un objet d’oppression à l’époque de l’esclavage. Il servait à « cacher la beauté des femmes noires et à montrer qu’elles étaient dominées » expliquent Vogue UK pour la couverture de Rihanna portant un durag. Ainsi, la reprise de tels codes par des personnes non-racisées semble tourner au ridicule une partie de l’histoire.

Paradoxalement, ce point est très bien résumé par Macklemore & Ryan Lewis cités auparavant. Dans leur morceau « White Privilege II » sorti peu de temps après les manifestations Black Lives Matter de 2017, ils évoquent le privilège auquel ils ont accès grâce à leur couleur de peau. Ils démontrent une vision biaisée de certaines personnes de leur public qui se nourrissent de clichés autour du rap, considérant alors que leur rap est du « bon rap », pas comme celui des autres [personnes noires]. Enfin, ils résument finalement avec « Nous voulons nous habiller comme, marcher comme, parler comme, danser comme, mais nous restons là à rien faire. Nous prenons ce que nous voulons de la culture noire, mais allons-nous nous battre pour la vie des personnes noires ? ».

Derrière ce message, l’idée est simple. À partir du moment où l’on veut s’approprier une « culture », ou ici plus précisément une couleur de peau, on doit prendre les discriminations et le passé qui va avec. Le blackfishing pose un problème car à la fin de la journée, une personne qui aura usé de cela aura juste à se démaquiller et n’aura pas à subir les discriminations qu’une personne noire peut subir. Une personne de couleur n’a pas ce privilège. C’est pourquoi le cas de Jesy Nelson provoque aujourd’hui l’énervement de la toile. Elle revendique avoir toujours baignée dans la culture hip hop, mais est-ce une raison suffisante pour s’en approprier les codes ?

Enjoy & Stay Tuned.

Augustin Chassang

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