Selon Deezer, c’est l’équivalent de 837 années de musique qui sont disponibles tous les jours sur la plateforme, soit 35 milliards de chansons streamées par an. Suis-je la seule à qui ces chiffres font un peu tourner la tête?

Aujourd’hui le streaming ne cesse d’augmenter mais encore quelques amateurs restent séduits par les albums physiques, souvent par qualité, quelque fois en raison du manque d’offre (en musique classique par exemple), mais aussi et surtout par sentimentalité.

 

Nous parlons souvent de ces dernières années qui sont passées si vite et nous repensons avec nostalgie à nos galères de téléchargement de musique à l’époque d’un monde sans smartphone et sans Internet… Nous nous rendons bien compte de ces changements mais il est temps de prendre du recul sur cette situation qui nous touche tout particulièrement. Et si je vous parle d’album, la première image renvoyée est plutôt physique comme une pochette par exemple. Alors où est-ce que se situe le concept d’album aujourd’hui? Est-il totalement obsolète? Finalement ce nouveau rapport à la musique nous apporte ou nous fait-il perdre quelque chose?

 

Une petite chronologie s’impose: aux origines de l’album, les longs formats (environ 52 minutes) sont apparus à la fin des années 1940 mais ils ne sont restés qu’un marché secondaire par rapport aux 45 tours, c’est à dire les singles. A partir des années 1960 certains albums comme Pet Sounds (1966) des Beach Boys ont totalement changé la donne en apportant une nouvelle approche plus construite et durable de la musique. De plus en plus d’artistes se sont donc lancés dans la création de LP complets et s’entama alors l’âge d’or de l’album. C’est l’arrivée de chaînes de diffusion de musique comme MTV et les débuts du téléchargement qui enclenchent le retour des hits et parallèlement le déclin des albums. Entre 1999 et 2009 les ventes d’album sont ainsi passées de 14,6 milliards à 6,3 milliards de dollars de recettes.

Cela a engendré une réaction envisageable des artistes: la plupart se concentre maintenant sur la création de hits réguliers ou d’EP qu’ils compilent ensuite dans un album filler quelques mois plus tard. Cependant, peu importe le hit et son succès, trois minutes cinquante peuvent difficilement montrer le talent réel d’un artiste.

 

Tout d’abord, c’est la qualité sonore qui a évidemment été affectée. La plupart des audiophiles recommandent l’écoute d’un album sur vinyle sans hésitation pour sa profondeur et son grain. C’est un parti pris malheureusement quelque fois pédant qui demande clarification.

Les techniques d’enregistrement ont évidemment évoluées: on est bien loin des albums lives étouffés par les bruits parasites de la foule et les aléas de la scène de Led Zeppelin. Aujourd’hui les versions remasterisées nous font presque découvrir une nouvelle chanson tant les différences peuvent être flagrantes. Cependant, cela reste une affaire de goûts et de cas par cas. Il y a eu une vraie «guerre des sons» avec les versions remasterisées mais les différences sont subtiles pour la plupart et demandent une écoute attentive. L’affectif joue la plus grande part finalement; certains préfèrent écouter les grésillements des albums originaux, d’autres les sons nettoyés.

La capacité de stockage d’information des supports est le second argument. D’un point de vue purement technique il est indéniable que la qualité des vinyles est meilleure avec des fréquences aux environs de 50000 Hz là où celles des versions numériques atteignent les 23000 Hz. Néanmoins l’oreille humaine note très rarement les écarts de fréquences réels.

Ainsi, l’évolution technique n’a pas tellement l’air d’avoir influencé l’idée d’album.

 

Mais qu’en est-il de toute cette abondance de musique apportée par la technologie? En effet, chaque utilisateur découvre en moyenne 26 artistes par mois. Bref, aucun moyen de créer une relation forte avec un artiste en particulier, de s’attarder sur toutes ses compositions, et donc finalement de s’engager. Il faut vraiment apprécier l’artiste pour explorer son travail.

 

Et c’est encore pire avec le mode aléatoire: on ne prend plus la peine d’écouter un album en entier, et si on prend la peine d’écouter d’autres musiques d’un même artiste, on voit en premier ses chansons les plus écoutées et en second le mode shuffle de toutes ses créations. Enfin le nombre d’écoutes de chaque titre est représenté très simplement par un système de barres grisées qui nous mène inconsciemment à écouter les chansons les plus connues, et souvent à nos dépends.

 

Il ne faut pas oublier que parallèlement à un streaming performant, les réseaux sociaux aussi se sont développés et ont bouleversé l’image des artistes. Et en suivant cette perspective, les fans deviennent de plus en plus demandeurs d’informations sur eux et donc de leurs nouveautés musicales, ce qui mène insidieusement à une corrélation négative entre quantité et qualité.

 

Une influence majeure de ces changements est en effet l’arrivée d’une course à l’audimat effrénée. La musique doit arriver dans un timing précis afin de ne pas se faire oublier dans les tréfonds des plateformes. Chaque chanson est devenue plus ou moins jetable, les albums ne peuvent logiquement qu’en pâtir. Ils ne peuvent pas s’inscrire dans les esprits et mûrir.

L’explosion du streaming a donc engendré le règne de la musique accrocheuse qui répond aux attentes les plus primaires du public: un drop anticipé, des compositions instrumentales peu recherchées…

 

 

…les fameuses notes présentes dans toutes les chansons actuelles…

 

 

Et les premiers à s’en plaindre sont les artistes eux mêmes qui ne peuvent plus forcément se permettre de se laisser guider par leurs envies artistiques. Tout est numérisé, tout est une question de data, de stats derrière chaque musique, du nombre d’écoute, du nombre de skip… ce qui ajoute une grande pression sur le processus créatif. Parce que oui, maintenant, il nous est tellement plus facile de zapper un son que l’on n’apprécie pas sur le moment, tout de suite. Il n’existe plus la contrainte de devoir se lever et appuyer sur un bouton ou relever le diamant.

 

Or derrière chaque album se trouve toute une narration qui nécessite un vrai travail en amont pour créer une atmosphère singulière. Prenons le dernier album de Jazzy Bazz Nuit (2018). Premièrement l’artiste a mis un peu plus de deux ans pour le sortir et il y raconte une histoire chronologique allant du «Crépuscule» à «Cinq heures du matin». Puis l’édition vinyle apporte une seconde réflexion car elle comporte deux vinyles avec trois sons par face le tout enrobé d’une esthétique unique. Un travail de qualité qui échappe à l’attention du public lors d’une écoute en mode aléatoire.

 

Malheureusement c’est un aspect qui se perd lorsque l’on écoute en streaming, car sans avoir de contact visuel établi, on ne prend pas forcément le temps de découvrir l’univers d’un album. Cependant, d’un point de vue esthétique, l’identité de l’album passe en grande partie par sa cover.

Je prends par exemple l’album Anti (2016) de Rihanna: deux ans de travail et une cover magnifique et lourde de significations qui est presque passée inaperçue. Elle représente une photographie en noir et blanc de l’artiste lors de son entrée en garderie, tenant un ballon noir. Ses yeux sont recouverts d’une couronne dorée, le tout taché de rouge vif. Enfin, cette illustration repose sur le poème If They Let Us de Chloe Mitchell en Braille. Cette oeuvre de Roy Nachum a été soigneusement pensée pour représenter toute l’âme de l’album, prônant la singularité, le pouvoir qui naît de la confiance en soi et encore bien d’autres valeurs.

On en oublierait presque les goodies incroyables qu’on peut parfois trouver dans un album tels un pack de stickers, un poster, un livret explicatif, les paroles, des notes originales des artistes ou encore des photos exclusives de backstage.

 

Il faut cependant admettre que certaines plateformes se sont aperçues de l’atout que pourrait représenter un visuel unique comme Spotify l’a fait pour le dernier album de Jimi Hendrix Both Sides of The Sky (2018).

 

Et sur cette note, je vous invite à attendre la sortie de la deuxième partie de l’article sur la page Start It!

 

Par Lehna Ouali.