Avant tout, un petit recap de ce qui a été abordé la semaine dernière s’impose: la notion d’album, pourtant centrale au monde musical, se voit être remise en cause par l’arrivée du téléchargement et des plateformes d’écoute en ligne. Ces derniers changements ont bouleversé la qualité sonore des enregistrements, la quantité de musique disponible et ainsi l’importance que nous y accordons…

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Mais qu’en est-il de l’aspect physique?

Que l’on parle de vinyles, cassettes audio ou CDs, ces objets imposent des contraintes évidentes face à l’aspect dématérialisé du streaming. Ainsi la taille des 45 tours a marqué l’industrie musicale jusqu’à aujourd’hui en imposant aux stations de radio un format de singles d’environ 4 minutes 30s, qui est encore majoritairement d’actualité. Bob Dylan fût d’ailleurs le premier à remettre en cause cette tradition en 1965 avec «Like a Rolling Stone» et ses 6 minutes 09s.

Les albums physiques sont aussi un instrumentant de décoration, un moyen d’affirmer sa personnalité et son appartenance à un groupe, ce qui est évidemment toujours le cas avec la musique mais que nous pouvons moins montrer. 

Enfin il ne faut pas oublier toute une gestuelle liée à ces objets de collection. Un rituel qui part de la recherche de l’album, sa sélection, le sortir de sa boîte/pochette, le placer dans son lecteur… c’est un moment presque symbolique qu’offrent les albums.

Avant l’arrivée du streaming, la télévision et la radio étaient certes des moyens de découvrir de la musique mais les vinyles et cd de la famille et des amis jouaient ce rôle en majeure partie. Se faire une connaissance musicale consistait majoritairement à aller explorer des bacs et tomber sur un LP ou EP. Puis un jour est apparue la galère d’enregistrer sur cassettes et de graver les CD. Et pour en rajouter, le summum de la galère a été d’enregistrer sur des logiciels à la pointe de la technologie comme Emule qui permettaient de charger une chanson en seulement un après midi (ce qui donnait à peu près ça pour vous raffraîchir la mémoire).

Trêve de plaisanteries, en réalité ces systèmes avaient commencé à permettre de découvrir des sons par pur hasard (en tapant n’importe quel mot on pouvait tomber sur ce qui était alors considéré comme des mines d’or). Ces épreuves laborieuses nécessitaient passion et dévouement.

Avant Internet, il fallait le plus souvent posséder de la musique pour pouvoir en écouter, avec pour seules exceptions la télé, la radio ou emprunter les disques/cassettes/CDs des amis.

Et en parlant de recherche d’album, c’est toute une part de la découverte de musique avant l’ère du streaming (et encore aujourd’hui pour certains) qui passe par cet aspect esthétique de la pochette d’un album. Cela peut paraître comme un critère totalement infondé et aléatoire de choix de musique et pourtant nombre sont ceux qui reconnaissent avoir découvert des albums et même des artistes uniquement grâce à l’attrait de la pochette. Par exemple, Factory Records avait une signature unique d’art graphique des pochettes et en faisait un moyen de communication à part entière.

La manière de trouver de nouvelles musiques a bien changé depuis l’époque pendant laquelle on devait fouiller dans une boutique parmi des bacs classés. Aujourd’hui sur les plateformes nous cherchons rarement par genre ou ordre alphabétique, la taxinomie a été complètement bouleversée. C’est plutôt la musique qui vient à notre rencontre, comme grâce à la merveille de technologie qu’est Shazam.

Cela soulève un point important: le temps libre. Hormis le temps de recherche, il faut bien avouer que nous n’avons plus vraiment le temps d’écouter un album au complet et que nous prenons rarement le temps de se poser et d’écouter de la musique pour elle-même sans faire quelque chose à côté, ce qui est d’ailleurs devenu une habitude, par exemple dans les transports en commun. C’est une forme d’écoute passive qui existait à peine et qui est omniprésente aujourd’hui. Or cette manière d’écouter est distinguable de l’écoute active en ce qu’elle requiert un investissement qui se traduit pour les plateformes par l’intérêt porté ou non à un artiste.

Alors certains pourraient soulever l’idée que certes, nous ne possédons plus d’objets physiques, mais nous disposons d’une liberté d’expression encore plus vaste qu’une simple sleeve d’album: l’explosion des moyens de diffusion des clips.

Car nous pourrions penser qu’avec la quantité de clips disponibles sur le net nous sommes amenés à visualiser du contenu artistique en illimité au gré de nos envies… Ce qui n’est malheureusement pas toujours vrai; quelques artistes actuels s’engagent jusqu’au bout dans la création d’un album, comme c’est le cas de Janelle Monáe avec Dirty Computer (2018) qui a réalisé un court métrage magnifique de 48 minutes rythmé de chaque chanson de son album. Cette oeuvre a totalisé 2 millions de vues là où les titres les plus écoutés atteignent respectivement les 13 et 10 millions de vues. Le streaming nous pousse à louper de l’art.

Finalement la question n’est plus vraiment celle-ci, mais plutôt tout ce comportement ne serait-il pas le résultat de phénomènes beaucoup plus conséquents que le simple streaming?

Avec la société d’hyperconsommation est apparu un consommateur infidèle, imprévisible et en recherche d’immédiateté. L’offre s’est transformée de produits physiques à une offre de services. La personnalisation règne en maître comme le prouve les algorithmes qui nous servent toutes les semaines 30 chansons censées nous plaire, peu importe l’artiste, le style, l’époque. Nous enregistrons celles que nous apprécions, nous ne réécouterons plus jamais celles qui nous déçoivent.

Cet article n’est pas pour autant l’apologie d’une époque révolue. Effectivement, pourquoi devrions nous nous infliger la peine d’écouter des sons que nous n’apprécions pas?

En fait, cette hyper personnalisation permet tout autant de nous créer un univers musical unique aux facettes multiples. Nous perdons peut-être le monde de l’artiste mais nous fabriquons le nôtre.

Il faut bien admettre que posséder un album était un luxe ostentatoire que l’on ne peut plus retrouver aujourd’hui. L’expérience de la musique seule prime. Et finalement cette nouvelle manière de «consommer» de la musique peut offrir une nouvelle approche. Nous pourrions même avancer qu’en fait, ce sont les playlists qui sont devenues les albums d’aujourd’hui. Spotify, YouTube… grâce à leurs recommandations nous offrent la possibilité de créer nous mêmes du pur contenu musical.

Finalement, est-ce qu’il est vraiment nécessaire de blâmer le consommateur pour sa discrimination envers les albums? A-t-on au moins un rôle actif dans toute cette situation?

A vous de vous faire votre propre avis, mais prenons au moins le temps d’écouter un album en entier de temps en temps…

Par Lehna Ouali.