Que se cache-t-il derrière l’expression de musique noire ? 

Des artistes américains et africains comme Sarah Vaughan, Cesaria Evora ou Marvin Gaye ont marqué l’histoire des musiques populaires au XXe siècle. Partout dans le monde, leurs musiques ont renforcé le concept de « musique noire ». Née dans les champs de coton, puis émancipée avec le free jazz, que signifie plus concrètement cette expression de « musique noire » ou « black music » ? L’expression a été inventée dans les années 60 par “l’Art ensemble of Chicago”, un collectif de free jazz : La “Great Black Music” devient alors un concept, et une expression, celle de “musique noire” qui ne rassemble non pas seulement des artistes noirs mais s’étend à tous les Afro-descendants.

La musique noire est un concept qui est encore aujourd’hui flou car elle ne fait pas consensus auprès des historiens. Nombre d’entre eux ne s’accordent pas sur ses racines ou bien même sur son existence. La musique noire peut être caractérisée comme étant une expression culturelle communautaire, qui sert à exprimer une identité comme il l’est explicitement dit dans la chanson du duo RUN-DMC sortie en 1986 “Proud to be Black”.

Comme nous avons pu le voir dans notre précédent article “Le hip-hop et la politique : je t’aime moi non plus“, musique et politique sont très étroitement liées notamment dans les années 60 où progresse la lutte pour l’abolition de la ségrégation aux Etats-Unis. Elle est donc aussi porteuse de revendications et prend sa source dans des épisodes d’oppression des noirs dans l’histoire comme la ségrégation ou l’Apartheid. Pour ce qui est de ses origines musicales, ce mouvement est le fruit de la rencontre entre plusieurs formes musicales européennes et l’esprit et la sensibilité musicale africaine. Une rencontre qui nourrira, voire accouchera, le Jazz, le Blues, le Rythm ‘N’ Blues (r’n’b), la Soul, le Funk, le Rap, et bien d’autres styles musicaux.

Qu’en est-il de cette musique noire aujourd’hui ?

A sa création, elle était surtout un moyen d’expression pour lutter contre l’oppression. Aujourd’hui l’oppression est certes plus informelle mais elle ne cesse d’exister à travers des codes sociaux. C’est pour cela que la jeunesse afro-américaine et plus généralement la jeunesse afro-descendante continue à proclamer leur identité. On peut donc voir émerger un mouvement où des artistes se tournent de plus en plus vers leurs origines africaines et ce à travers à travers la sonorité de leur musique, leurs paroles et  leurs clips vidéo.

Pourquoi se tourner vers la culture africaine aujourd’hui alors que la culture afro-américaine n’a finalement plus grand chose en commun avec celle-ci ? Cette revendication de la culture africaine, culture mère, peut s’expliquer tout d’abord par le fait que l’esclavage a détruit la culture. On l’a décrit comme un état de « mort sociale » : on ne tue pas les gens, mais tout ce qui les relie à leur famille et à leur ethnie. La musique a permis une reconstruction culturelle, il est donc compréhensible que les afro-américains se tournent vers cette culture qui leur a été enlevée autrefois.

Cette revendication à travers la culture africaine peut également s’expliquer par le sentiment d’appropriation de la musique par certains artistes blancs qui ont largement contribués à la populariser.  L’avis de la population noire sur cette tendance fut très mitigé comme le montre le cas d’Elvis Presley dont la musique a été grandement inspirée par le black blues, rythme and blues et gospel qui était alors ignorés par les radios et télévisions de l’époque et considérés comme étant des styles immoraux et barbares. Tandis que certaines personnes telles que James Brown l’ont admiré pour son gout et ses influences d’autres comme Ol’ Man River l’ont accusé d’appropriation culturelle « King of Rock il ne l’est pas ! Mon ami Chuck Berry est the King of Rock. Presley était à peine un prince […] Si Berry avait été blanc il aurait pu prendre son trône et porter sa couronne ».

Influence ou appropriation culturelle ? Il s’agit d’un débat difficile à résoudre mais le fait est que parmi les plus grandes stars de la musique noire figurent paradoxalement des artistes blancs ce qui peut expliquer pourquoi cette musique est de plus en plus rattachée à l’Afrique comme signe d’appartenance. Le clip du morceau « One job » de l’artiste afro-américaine TeaMarr illustre bien cet attachement fort à la culture africaine par la nouvelle génération afro-américains.

Celui-ci nous plonge dans un univers qui allie racines africaines et modernité à travers des tenues aux motifs africains, un passage montrant une discussion en créole, des masques retrouvés dans plusieurs décors, etc. Ici, l’artiste nous montre une esthétique nouvelle tout en affirmant ses origines Haïtienne. TeaMarr fait apparaître également une forte émancipation de la femme en se présentant dans le clip et les paroles comme une femme forte et indépendante, et c’est aussi une des grandes revendications de ce mouvement.

Noirs mais pas que.

Ainsi au-delà d’une revendication de ses origines, cette jeunesse afro-descendante revendique une émancipation face à une oppression désormais sociale qui agit à travers les stéréotypes par exemple. Des clichés qui enferment les individus dans des cases, des critères auxquels ils sont censés correspondre. Pour reprendre la phrase du personnage Malcolm dans le film DOPE « Niggas don’t listen to this, niggas don’t do that, niggas don’t go to college until they play ball”.

C’est pour cela que le rapprochement entre ce mouvement actuel et la black music est possible. Celui ci affirme que la société ne définit ni leur style, ni leur sexualité, ni leurs goûts ni leur identité en général : noirs mais pas que. Cela peut s’illustrer par le groupe « The Internet » dans « Come over ».

Les membres du groupe semblent s’autoriser à être qui ils veulent et ont un style bien à eux parfois influencés par les années 90’s. La chanteuse et lyriciste principale du groupe, Syd, est d’ailleurs ouvertement lesbienne et chante d’une voix sensuelle ses aventures amoureuses et/ou sexuelle dans de nombreuses chansons comme ici. Syd évoque une tension qu’elle eut dans une de ses relations précédentes où elle voulait aller voir sa copine chez elle mais le désire n’était pas réciproque. Pour revenir sur le clip de “Come Over“, il y a ce passage où chaque membre du groupe se retrouve dans une pièce différente avec sa (ou son dans le cas de Steve Lacy) partenaire. Ces pièces sont tintées de couleurs différentes et les protagonistes s’adonnent à des activités variées : danse, dégustation de céréales, méditation, etc. Cette séquence montre qu’ils ont chacun un équilibre, une personnalité, une identité différente.

Toutefois il s’agit d’une interprétation parmi d’autres de la musique noire actuelle. Pour certains ce mouvement s’amenuise au fur et à mesure que les inégalités sont de moins en moins marquées. Alors que pour d’autres il a explosé avec la propagation de la culture noire dans la culture occidentale allant de l’esthétisme jusqu’à la musique. La Great Black Music ne cesse de nous fasciner par ses diverses évolutions et elle continuera d’évoluer puisqu’elle est faite pour briser les codes sociaux et musicaux. Elle a maintes interprétations, définitions, directions mais aucune n’est à négliger et c’est peut-être ce qui dérange dans la black music, ses multiples visages qui constituent sa plus grande complexité. Mais c’est également ce qui la magnifie. Ainsi, comme le disait notre cher ami Merleau-Ponty il faut une multitude de vues pour saisir l’essence d’un cube. Il en est de même pour ce mouvement musical qui nécessite différentes perspectives pour être perçu sous sa véritable nature …

Iris